Emmanuel pose ici une réflexion sur le style de Carlsen, réflexion accompagnée de parties analysées.

Ouvertures : le Norvégien est une exception à haut niveau. Il ne base pas ses ouvertures sur des longues variantes forcées étudiées avec ordinateur, mais essaye plutôt de désarçonner ses adversaires dès les tous premiers coups, en ayant recours à des coups secondaires qui les obligent à réfléchir par eux-mêmes dés le début de la partie. Il est prêt à jouer n'importe quelle ouverture avec les deux couleurs, pourvu que son adversaire n'y soit pas trop préparé. Selon Anand, qui lui avait demandé d'être son sparring-partner avant un championnat du monde précédent, il joue bien pratiquement tous les types de positions -d'où son répertoire presque infini.

Pendant ce championnat, il a joué 1.Cf3 (sans succès), on a vu ses essais précédents (par exemple  défense Alékhine contre Topalov, moderne irrégulière contre Adams, Trompovsky contre Kramnik -voir parties jointes).

Milieu de jeu : Carlsen affectionne les milieux de jeu plutôt lents, les structures de pion asymétriques où il entend faire triompher sa compréhension stratégique. Dans ce domaine -la stratégie- ses connaissances sont encyclopédiques. Tous les grands champions ont étudié leurs prédécesseurs, Fischer par exemple était un lecteur infatigable qui avait absorbé toute la littérature échiquéenne disponible. Mais Carlsen est spécialement remarquable en ce domaine : s'il joue une certaine structure de pions, il saura se souvenir que dans une position comparable, Kérès avait  utilisé tel plan remarquable, le réutiliser...ou l'améliorer ! C'est un maître de l'art de jouer les pions, et il prend des décisions très tranchées dans ce domaine : par exemple dans la sixième partie, il joue Fxb3, puis Fxe6 qui crée des pions doublés, suivi de c5-c4 -afin d'isoler les pions e.

Ou bien dans la troisième partie, alors qu'il est en difficulté, il se décide pour le coup risqué 28.e3 -que la commentatrice Susan Polgar a qualifié de  « coup horrible » tandis que sur le propre blog de Magnus,  28 e3 ! indiquant que c'est un coup excellent...

Finales : Il connaît extrêmement bien les finales, spécialement concernant son jeune âge, et se dirige volontiers vers ce secteur du jeu : une fois en finale, Carlsen a une approche personnelle. Là où la plupart des joueurs essaient de rassembler leurs connaissances, de s'orienter vers une finale théorique comme marchant avec une boussole, Carlsen est capable de déployer toute son imagination et sa force de calcul, même après cinq heures de jeu. Il traite les finales comme un début ou un milieu de partie -en fait pour lui la division début/milieu/finale n'existe pas, à tout moment

il réfléchit -il pense. C'est un joueur qui ne joue pas par automatisme, mais cherche toujours le meilleur coup -ou bien celui qui lui offre la meilleure chance de gain. Il s'agit de trouver pour lui toutes les ressources possibles dans une position donnée, de tendre tous les pièges, de calculer énormément -ce que ne peuvent plus faire ses adversaires après cinq heures de jeu. Spécialement intéressantes de ce point de vue sont ses finales contre Kramnik- qui au contraire d'Anand est considéré comme un orfèvre en la matière. Carslen est parvenu à annuler nombre de finales nettement inférieures contre Kramnik -dont une fameuse avec une pièce nette de moins, et à gagner des finales un peu meilleures parce qu'à ce stade du jeu, il est encore pratiquement au maximum de ses capacités. A tout moment il essaie de poser le plus de problèmes possibles à son adversaire. Dans la quatrième partie du championnat du monde -une partie clé du championnat- Anand avait pu égaliser le jeu, et proposa nulle dans une position où l'échange probable de pièces menait à une finale de tour facilement nulle. Carlsen ici déploya toute son énergie pour conserver le plus longtemps possible ses deux tours, ce qui lui offrait des chances d'échec et mat. Anand joua extrêmement bien pour annihiler les chances du Norvégien mais il dut souffrir pendant beaucoup plus longtemps qu'il ne l'aurait souhaité, et lors de la partie suivante, puis celle d'après, s'écroula dans les mêmes circonstances après la quatrième heure de jeu.

Il faut noter que Carlsen ne se contente pas de jouer les bons coups. Il propose des embûches à son adversaire, lui donne toutes les occasion de se tromper (a5-a4 dans la quatrième partie, le sacrifice des pions b et c dans la sixième).

Tempérament : C'est une partie de ce qui rend le norvégien exceptionnel notamment en finales. Il joue toutes les parties, tous les coups à fond, ne s'autorise aucun repos, aucune pause. Durant sa dernière partie avant le championnat du monde, il jouait Aronian (le rival qu'il estime le plus) et devait faire nulle pour gagner le tournoi. Après un début de partie chaotique, Carlsen perd un pion mais parvient graduellement à égaliser. A ce moment, dans une position complètement égale, Aronian lui propose nulle, ce qui lui offre seul la victoire dans le tournoi. Carlsen à ce moment là refuse,  poursuit obstinément et devant un Aronian décontenancé gagne la partie. Je ne connais aucun champion récent qui aurait refusé la nulle dans ces conditions (Kasparov par exemple, Karpov ou Kramnik aurait immédiatement accepté, ne serait-ce que pour des raisons de logique sportive ). Par ce tempérament de « tueur » -Carlsen est tout sauf un « gentil garçon », par son approche originale de l'ouverture, il a réhabilité le jeu d'échecs conçu comme un combat -et non comme une bataille d'experts en ouverture comme c'était le cas avant son arrivée. Avant ce championnat, les experts (Kramnik, Kasparov) prévoyait un combat serré et un match difficile pour le norvégien, en expliquant que le championnat du monde était surtout une bataille d'ouverture et de nerf.

Je pense que Carlsen va forcer les autres joueurs à progresser, il va -avec son style spécifique- contribuer à élever le niveau de jeu des joueurs actuels jusqu'à de nouveaux sommets, comme Fischer ou Kasparov par exemple avant lui. Son accession est donc une excellente nouvelle pour tous les  vrais amateurs du jeu, quel que soit la considération, le respect que l'on ait pour ce formidable joueur et être humain qu'est Anand.  

Les parties à suivre ici...