Intérêts pédagogiques de l’apprentissage

du jeu d’échecs en classe de maternelle

par Jacques Bernard

         Octobre 2007

 
D’après notre expérience et selon l’avis de plusieurs autorités comme le professeur Philippe Mazet, pédopsychiatre (voir lettres de recommandation), les échecs peuvent être appris dès le plus jeune âge. Le grand-maître russe Youri Razuvaev, président du comité de l’enseignement de la Fédération internationale des échecs, a noté : « Quatre ou cinq ans est l’âge idéal pour débuter l’apprentissage du jeu d’échecs. Il s’agit avant tout de participer à la formation de la personnalité de l’enfant, et non pas de tenter d’en faire un grand champion ; à cet âge, l’enfant acquiert une pensée logique, et les échecs l’aident à devenir indépendant [1]. »

            La valeur éducative des échecs est tangible dans bien des domaines. La plupart des disciplines académiques peuvent être nourries, d’une manière ou d’une autre, par l’apport du jeu d’échecs. En classe maternelle, néanmoins, il s’agit plus particulièrement pour l’enfant d’acquérir une forme de structuration de la pensée, une connaissance des règles de vie élémentaires et un début de compréhension des relations sociales dégagées de la vie familiale. Tous ces aspects peuvent être mis en avant à travers l’étude du jeu d’échecs.

            En particulier, les travaux du psychologue Jean Piaget[2], qui s’est intéressé à la formation de la pensée chez les jeunes enfants, montrent que c’est entre quatre et sept ans que les premières « actions mentales » réfléchies se mettent en place. Cette période est celle où ils commencent à envisager dans leur ensemble des situations simples, avec un enchaînement de conséquences possibles, avant d’accomplir une certaine action. Piaget souligne que les défauts de raisonnement qui se font jour à cette période sont les plus difficiles à corriger par la suite. Cette théorie, qui a donné lieu à de multiples études empiriques dans le domaine de la pédiatrie et des sciences de l’éducation, fait l’objet d’un large consensus chez les pédiatres, les scientifiques, les éducateurs comme au sein de la sphère judiciaire. Dans cette perspective, les échecs apparaissent comme un modèle idéal pour aider l’enfant à concevoir, dans un cadre ludique, une pensée formalisable. La palette de possibilités qu’offre l’apprentissage des échecs à l’école maternelle est presque inépuisable, et permet de s’adapter parfaitement, avec une grande précision, à l’évolution intellectuelle et affective de l’enfant au cours de l’année.

            Des concepts de base comme celui de verticalité et d’horizontalité (que le formateur introduit avec les exemples de déplacements de la tour) ou comme celui de trajectoire diagonale qui entraîne l’élève à suivre une ligne repérée par une continuité de couleur peuvent se décliner en de multiples exercices. Ceux-ci habituent l’enfant à enchaîner des processus de pensée logique pouvant, à la fin de l’année, donner lieu à la résolution de véritable problèmes qui requièrent la prise en compte de multiples paramètres : la géométrie de l’échiquier, l’attention portée au trait (le joueur qui doit jouer dans la position présentée), l’anticipation de la réponse probable de l’adversaire. L’expérience a montré que les enfants habitués à ce type de raisonnement pouvaient rapidement développer une forme d’agilité intellectuelle leur permettant d’inventer par eux-même des constructions élaborées, comme la confection d’un piège destiné à dérouter leur adversaire[3]. En outre, le mécanisme de repérage dans l’espace fait l’objet d’une expérience directe : la méthode E.P.J.E. débute l’apprentissage du mouvement des pièces chez l’enfant par l’incarnation personnalisée d’une pièce du jeu. L’enfant apprend corporellement le déplacement des pièces puis par un mécanisme très précieux de transposition, il sait presque immédiatement reproduire ce déplacement sur le plan de l’échiquier. Cet exercice à la fois de spatialisation et de transposition d’une dimension expérimentée physiquement à une dimension abstraite est un des processus intellectuels de base pour toute activité d’apprentissage. Elle l’initie à la dimension symbolique de l’expérience et le familiarise à l’abstraction.

            L’expérience pédiatrique menée à Kiev en 1997 est à cet égard révélatrice. Le ministère ukrainien de l’éducation avait décidé de donner aux enfants des écoles primaires souffrant de graves difficultés scolaires des cours d’échecs, pour leur permettre d’exercer leur attention dans un cadre moins formel que celui des cours traditionnels. Le grand-maître Dimitri Komarov et le psychiatre Nikita Alekeev, qui furent mandatés pour mener à bien cette expérience, ont témoigné de sa réussite totale : « Il aurait été impossible d’obtenir de tels résultats avec des méthodes de soutien scolaire traditionnelles. Les instituteurs étaient en l’occurrence infiniment plus étonnés que nous, qui connaissions déjà les bienfaits éducatifs du jeu d’échecs, et ne doutions pas de la réussite de l’expérience. C’est à l’âge critique de cinq ans, quand tout est encore possible et que rien n’entrave la progression de l’enfant, qu’il faut tenter de remédier aux problèmes. Ensuite, le processus est beaucoup plus difficile[4]. »

            L’apprentissage des échecs à l’école maternelle place l’enfant, dès son plus jeune âge, devant un ensemble de règles qui lui donnent une conscience aiguë des notions de licite et d’interdit et lui font accéder à différentes nuances de la « contrainte » déclinées en termes de « droit », de « choix » ou de « nécessité ». Le paradoxe qui encadre le déroulement d’une partie d’échecs, qui avait été souligné par Jean Baudrillard[5], tient dans l’arbitraire apparent des règles du jeu, mis en perspective avec leur inviolabilité absolue. La définition de règles intangibles – comme celles qui fixent le déplacement des pièces, l’interdiction de jouer plusieurs coups successivement et l’obligation d’attendre que l’adversaire ait effectué son propre coup avant de jouer le sien, l’interdiction de revenir sur un coup qui a déjà été joué –, place l’enfant dans un environnement réglé où il apprend, sans qu’aucun rapport de forces ne se mette en place, à discerner ce qui est licite et ce qui est frauduleux. Piaget affirmait que : « Pour les enfants, la morale se résume au respect des règles [6]. » À un âge où il est encore impossible de rationaliser un type de discours moral, les échecs apparaissent comme un médium permettant d’habituer l’enfant, sans aucune coercition, à respecter les règles énoncées par les adultes, comme le confirme Patrick Fiévet, juge d’appel et entraîneur d’échecs diplômé.

            Il est à cet égard remarquable de noter que l’apparence injustifiable des règles du jeu (« Pourquoi le fou se déplace-t-il en diagonale et non pas verticalement ? est une question qui ne permet pas de réponse introduisant les notions de « bien » ou de « mal ») en rend le respect indiscuté pour les enfants. Le caractère ludique de la discipline permet d’énoncer des interdits certes abstraits, mais bien plus facilement acceptés par les enfants que ceux qui régissent leur vie quotidienne, tout en les habituant à respecter des règles de vie communes. Les instituteurs qui font l’expérience quotidienne de la difficulté à faire respecter un certain nombre d’interdits semblent assez unanimement surpris par l’apparente facilité avec laquelle les enfants qui suivent des cours d’échecs se conforment spontanément aux règles énoncées par le formateur[7].

            Cet univers réglé est aussi celui où s’effectue, souvent pour la première fois de sa vie pour un enfant de classe maternelle, un apprentissage des relations sociales complexes, dans lesquelles ni la famille, ni l’instituteur n’entrent en jeu. Il doit notamment apprendre à se comporter de manière adéquate avec ses camarades, dans un rapport d’égalité, mais aussi dans un environnement combatif, puisque la victoire de l’un des joueurs ne peut s’obtenir que par la défaite de l’autre. La tautologie du raisonnement permet de percevoir l’importance des règles de  « savoir-vivre » qui encadrent le déroulement d’une partie d’échecs, qui dévient une métaphore de la vie en société, où les enfants apprennent que la lutte et le combat sont indissociables de la bonne éducation et du respect de l’autre. La méthode E.P.J.E. met l’accent, dès l’apprentissage des principes du jeu, sur les règles de comportement qui doivent être suivies, et les formateurs demandent aux enfants de serrer la main de leur adversaire au début et à la fin de chaque partie, de ne faire aucun commentaire verbal si leur adversaire commet une erreur (par exemple en leur donnant la possibilité de prendre une pièce importante), de ne pas reprendre leur coup, même s’il s’agit d’une faute grossière, de ne pas toucher plusieurs pièces sur l’échiquier avant d’opter pour un coup. La fameuse règle : « pièce touchée, pièce à jouer » permet de montrer à l’enfant l’importance de ses choix et la valeur de sa réflexion, puisque la loi énoncée par le formateur lui interdit, sous quelque condition que ce soit, de revenir en arrière. L’expérience montre que cette règle est indispensable pour que l’enfant prenne conscience que ses actions ne sont pas anodines, et peuvent donner lieu à des conséquences fâcheuses ; il apprend ainsi à mesurer l’importance de ses faits et gestes. Le tirage au sort des couleurs avant le début de la partie permet à l’enfant de s’apercevoir qu’il est important de maintenir une égalité parfaite entre les deux joueurs, et que l’avantage, même minime, d’avoir les blancs au début de la partie, n’est pas imposé arbitrairement par le formateur, mais lui échoit une fois sur deux.

            De même les enfants sont supervisés par un arbitre, rôle tenu par le formateur lors des parties libres qui concluent chaque séance. Ils sont habitués à respecter ses décisions, qui doivent être sans appel. Bien entendu, l’enfant étant extrêmement sensible à tout ce qui lui apparaît comme une forme d’injustice, nos formateurs doivent être extrêmement pédagogues dans l’application des règles d’arbitrage, et se montrer très scrupuleux pour faire en sorte qu’aucun élève ne s’estime indûment lésé. Les formateurs de l’E.P.J.E. sont d’ailleurs tous deux arbitres fédéraux, diplômés par la Fédération française des échecs, et possèdent une solide expérience des compétitions d’enfants qu’ils ont dirigées à de multiples reprises.

            La dimension symbolique du jeu d’échecs est également mise en avant par les formateurs de l’E.P.J.E. Les enfants sont en effet particulièrement sensibles à cet aspect du jeu, et progressent d’autant plus rapidement que leur attention a été attirée sur ce point. La comparaison entre les pièces du jeu d’échecs et la vie familiale, par exemple, où le roi figure le père, la dame la mère, le fou les frères et sœurs, le cavalier l’animal de compagnie et les pions les camarades d’école permet, par un processus de personnalisation auquel les enfants adhèrent spontanément, d’intensifier grandement l’intérêt que les enfants portent à l’apprentissage des règles du jeu, et améliore leur capacité d’assimilation[8].

            L’apprentissage des échecs dès la grande section de maternelle paraît, dans bien des domaines, extrêmement bénéfique à l’enfant, à tous points de vue. Il améliore ses capacités logiques en l’habituant à prendre des décisions réfléchies, à évoluer dans un environnement complexe et symbolique ; il lui fait prendre conscience des règles et comprend naturellement l’interdiction qui lui est faite d’y déroger ; il l’habitue à une forme de sociabilité différente de celle de son environnement familial, qu’il rencontrera tout au long de sa scolarité.

 

 

Qualités principales développées par la pratique du jeu

 

1) L’attention et la concentration

            Le jeu consiste en un affrontement entre deux camps de seize pièces chacun (six différents types de pièces qui obéissent à des règles particulières et introduisent six déplacements spécifiques). Le but du jeu est de coordonner le mouvement des pièces dans l’objectif de mater le roi adverse. Cette ambition implique la mise en place de positions intermédiaires, chaque pièce ayant un rôle défini. Il s’agit d’un combat ordonné, divisé en plusieurs phases, où chaque élément dépend de l’ensemble.

            La transposition du combat à l’échelle symbolique du jeu permet parfois de canaliser l’agressivité. Cette canalisation de l’agressivité permet de libérer des dispositions d’attention et d’écoute, bases de l’apprentissages chez les petits. La moindre erreur d’attention peut entraîner la perte d’une pièce, dont les conséquences sont irréversibles. Le jeu implique donc, par nature, un effort de concentration soutenu qui exerce l’esprit et le fixe longtemps sur un même mécanisme. De même, le développement du jeu dans une direction, à un moment déterminé, requiert une attention aiguë et un examen de toutes les conséquences proches et lointaines du coup choisi.

            Cette dialectique entre le général – l’appréciation globale de la position – et le particulier – les mouvements respectifs de chaque pièce, l’indépendance du choix du coup – est abordée de manière progressive, en classe maternelle. Les pièces sont introduites les unes après les autres, et les premières parties sont disputées avec un matériel incomplet (un fou contre un fou, puis un fou et une tour contre un fou et une tour, un fou une tour et une dame contre un fou, une tour et une dame, etc.). L’enfant acquiert progressivement la conscience des relations de causalité, et s’aperçoit par exemple que l’attention qu’il porte à une pièce en particulier a des répercussions sur l’ensemble de la position ; un fou peut ainsi être placé de telle sorte qu’il attaque une tour adverse, de l’autre côté de l’échiquier. Une institutrice a effectué le rapprochement entre l’effort d’attention requis par l’apprentissage des échecs et celui de l’orthographe en faisant la métaphore suivante : « Un coup sur la droite de l’échiquier doit être pris en compte, car il affecte la situation sur la gauche, comme un groupe nominal au pluriel modifie l’orthographe d’un adjectif qui doit être mis au pluriel, même s’il est rejeté au bout de la phrase[9]. »

2) L’imagination et l’anticipation

            Il s’agit là de deux qualités fondamentales qui consistent, appliquées au jeu d’échecs, à projeter le développement de la partie en général, mais aussi des potentialités de chaque pièce et de chaque pion, en tenant compte des idées, manœuvres et combinaisons possibles de l’adversaire. La notion de plaisir esthétique, qui se traduit par exemple par la construction de chaînes de pions, n’est pas absente, et peut procurer, indépendamment du résultat de la partie, des satisfactions d’ordre intellectuel, auxquelles sont sensibles les jeunes enfants. En règle générale, après une année d’apprentissage du jeu, les enfants sont capables de comprendre dans son ambiguïté la notion de « sacrifice [10] » présentée par le formateur à l’aide d’exemples judicieusement choisis.

3) La mémoire

            En école maternelle, l’enfant peut s’exercer, notamment par la répétition de l’exemple, à retenir certains enchaînements de coups, pour tenter de les replacer en situation et inversement à apprendre à ne pas retomber dans des pièges qu’il a déjà rencontrés. Ainsi le fameux « coup du berger » soulève l’enthousiasme des enfants quand il est présenté par les formateurs, et l’expérience prouve qu’il est mémorisé avec facilité par les élèves qui tentent ensuite de l’utiliser dans leurs propres parties. Cet exercice ludique de mémorisation, même sommaire, s’effectue sans difficulté par les enfants et les entraîne, souvent pour la première fois, à utiliser leurs capacités intellectuelles pour retenir des combinaisons abstraites. Cette expérience constituera une base pour toutes les opérations d’apprentissage du calcul et de la lecture où entre en jeu une composante de mémoire et de capacité à combiner.

4) La volonté, l’endurance, la maîtrise de soi

            Ces trois qualités sont requises de l’homme, dans la plupart des actions de la vie courante. Le jeu d’échecs est un excellent moyen de les exercer. La victoire, enjeu de la lutte, ne peut s’obtenir que par une volonté énergique d’imposer à l’adversaire son système de jeu. Comme pour toute activité sportive, scientifique ou artistique, cette volonté implique une préparation psychologique adéquate, dont la nécessité est particulièrement sensible dans les positions inférieures, où le joueur doit user de toutes ses ressources pour s’extirper d’une situation compromise. L’enfant apprend ainsi à se placer en première ligne et doit réagir de manière indépendante, sans l’aide de ses parents, de ses professeurs ou des détenteurs de l’autorité. Le caractère ludique de la discipline permet d’évacuer tout sentiment excessif de responsabilité mais l’enfant, malgré tout, prend conscience de son individualité et de ses ressources propres ; c’est en lui qu’il doit trouver les ressources nécessaires pour gagner la partie.

5) L’esprit de décision et le courage

            Au début de chaque partie et à divers stades de celle-ci, l’élève se trouve confronté à un choix entre plusieurs variantes, et doit choisir la plus favorable. Certaines sont parfois difficiles à prévoir avec de nombreuses combinaisons et des pièges afférents, et peuvent être décisives. D’autres sont plus calmes, sans risque apparent, et induisent un développement plus lent. En enseignant les échecs, le professeur pourra étudier le caractère de l’élève, et pourra ainsi aider à développer l’audace d’un joueur craintif, ou au contraire à tempérer l’énergie excessive d’un joueur trop impétueux. La manière dont les enfants conçoivent le déroulement d’une partie d’échecs est d’ailleurs, en règle générale, assez similaire au tempérament dont ils font preuve dans le cours ordinaire de leur vie[11], et une bonne communication entre le professeur de la classe et le formateur d’échecs permet de cerner les éventuels problèmes comportementaux d’un enfant sans que celui-ci n’ait la sensation d’avoir affaire à un juge ou à un censeur.

6) La logique, l’esprit d’analyse et de synthèse

            Dans l’analyse des positions, il s’agit de choisir, au cours de la partie, à partir d’une multitude de variantes, les possibilités essentielles et de calculer avec précision les conséquences des coups, en tenant compte de chaque élément sans perdre de vue les ensembles. Après avoir choisi son coup, l’élève effectuera un ultime contrôle de sa décision ; il peut arriver qu’il renonce à la variante qu’il se proposait de jouer à la faveur d’une autre, plus mûrement calculée. L’opération de repérage des variantes possibles exerce l’esprit d’analyse, alors que la récapitulation des conclusions et leur contrôle mettent à contribution l’idée de synthèse. Le coup de l’adversaire relativise le calcul et oblige à un travail d’adaptation et de reprise infatigable de l’étape précédente de l’évaluation, chaque coup modifiant l’ensemble des possibilités. En règle générale, les joueurs d’échecs démontrent des dispositions spéciales pour le raisonnement mathématique et acquièrent un sens géométrique développé de sorte que les rudiments développés à l’école maternelle placent l’enfant dans une situation d’aisance lorsqu’il aborde l’école primaire.

7) L’agilité intellectuelle

            Celle-ci peut être très largement développée par l’étude et la pratique du jeu d’échecs. Les élèves manifestent des réflexes, des capacités d’abstraction, d’adaptation et un sens de la position qui leur permettent de discerner rapidement
les bons et les mauvais coups. Les progrès effectués par l’élève, au-delà de leurs strictes applications échiquéennes, lui donnent confiance en ses possibilités intellectuelles au sens large, et cette conscience rejaillit sur l’ensemble de ses résultats scolaires dans la mesure où l’enfant prend, en règle générale, confiance en ses ressources propres. Il se trouve mis en valeur de manière certes suggérée, dans une discipline parallèle, mais la nature intellectuelle du jeu d’échecs rend les succès dans cette discipline particulièrement recherchés, notamment pour les enfants issus de milieux populaires. Sans verser dans un structuralisme excessif, il est permis de penser que le jeu d’échecs constitue un excellent moyen de combattre la « distinction » bourdieusienne et la ségrégation implicite entre les enfants des classes populaires et ceux des classes plus aisées. Celle-ci est certes insensible pour les enfants des classes maternelles mais elle se met en place, de manière détournée, dès l’école primaire[12]. Les succès remportés aux échecs par un enfant dont les parents exercent un métier manuel lui donnent une confiance en lui qui lui permet de dépasser les a priori qu’il pourra être amené à rencontrer tout au long de sa scolarité. Ils participent à la construction de son identité.

 

 

Apport du jeu d’échecs à la scolarité en général

Les conclusions des études qui ont été menées sur le sujet[13] sont concordantes. Le lien entre l’étude du jeu d’échecs et la réussite scolaire est en effet patent, et se manifeste dans des disciplines diverses[14]

1) Des applications en mathématiques

-du point de vue de l’arithmétique, à l’aide des notions d’échange, de valeur comparée des pièces et de contrôle des cases ;

-du point de vue algébrique grâce à la représentation de l’échiquier, au décompte de points lors des tournois ;

-du point de vue géométrique, grâce au mode de déplacement des pièces, qui est une introduction aux notions de verticalité et d’horizontalité et à l’expérimentation de la spatialisation.

                Ces applications sont bien entendu, dans ce projet, limitées à un champ de connaissance assimilable par un élève de classe maternelle ou de cours préparatoire. Elles peuvent être développées par la suite, selon le degré d’avancement de la scolarité de l’enfant.

2) Des applications en histoire dans un cadre interdisciplinaire

                L’histoire du jeu d’échecs permet d’évoquer celle des grandes civilisations. Les milieux qui jouent permettent de dresser un tableau de la structure sociale. Les modifications des règles ou celles, plus subtiles, du nom des pièces, permettent d’évoquer à l’enfant certains des évènements majeurs de l’histoire. L’expérience des formateurs E.P.J.E. a montré que les enfants sont d’autant plus intéressés par la discipline que le formateur leur donne quelques repères spatio-temporels concrets pour illustrer son propos. En particulier les histoires, parfois teintées de légende et qui peuvent déboucher sur des problèmes d’ordre mathématique, comme celle de Sissa qui demanda à un roi perse de lui donner, pour prix de ses succès militaires, un grain de blé pour la première case de l’échiquier, deux pour la deuxième, quatre pour la troisième, seize pour la quatrième, et ainsi de suite, de sorte que les réserves entières de blé du royaume ne suffirent pas à satisfaire sa demande, introduisent la notion mathématique de calcul de puissance. La légende de l’échiquier offert à Charlemagne pour son sacre par le calife Haroun al-Rachid permet d’évoquer le Moyen Âge, le jeu à l’époque médiévale. Celle de l’automate, rapportée par Edgar Poe[15] replace l’enfant dans l’univers des cours du xviiie siècle, des premiers pas de la technique moderne. De même, les noms des ouvertures au jeu d’échecs (la partie italienne, espagnole, la défense russe, la défense sicilienne, la variante de Berlin, etc.), simplement cités par le formateur, sont une occasion d’initiation à la géographie.

3) Des applications littéraires

            Les échecs peuvent être tenus pour un support d’initiation à la lecture, dans un cadre très concret. Par exemple, quand le formateur lit l’énoncé suivant : « Les blancs jouent Fou c4 au deuxième coup pour préparer l’attaque sur le pion f7 », l’enfant voit immédiatement à quoi se réfère la phrase introductive qu’il doit déchiffrer, agrémentée de diagrammes et d’images. Les formateurs de l’E.P.J.E. ont créé des cahiers d’exercices spécialement adaptés qui mêlent textes, images, diagrammes et dessins, accessibles aux enfants dès l’âge de cinq ans.

4) Des applications en pédagogie

            Ce point précis ne concerne naturellement pas directement les élèves, mais leurs instituteurs. Aux échecs comme dans les sciences de l’éducation, dialectique et autocritique occupent une place primordiale. Les échecs sont un excellent moyen de mettre en lumière les étapes de structuration de la pensée logique (sensibilité à la cohérence des règles, compréhension de l’importance première du roi alors qu’il est la pièce la plus faible, vision globale de l’échiquier, intérêt pour le dynamisme des pièces)[16].

 

                                               ____________________

 

            S’il est évidemment excessif d’affirmer que l’apprentissage du jeu d’échecs constitue une condition suffisante pour obtenir des résultats brillants dans les disciplines traditionnelles, il reste néanmoins que l’adjonction du jeu d’échecs dans les méthodes de pédagogie traditionnelles est un facteur extrêmement positif pour l’enfant. Dans une thèse soutenue en 2002[17], Michel Noir notait : « Les rares observations faites sur ces initiatives [les programmes d’enseignement des échecs à l’école primaire] attestent que les enfants, après deux années d’apprentissage du jeu d’échecs, ont un niveau de performance plus élevé que celui des enfants de même origine et de même milieu social dans les matières exigeant des compétences mettant en jeu logique, stratégie, mémoire et capacité d’abstraction[18]»

            Les conclusions de cette thèse sont éloquentes : après cinq ans de travail auprès de 56 élèves de CM2 et une comparaison avec d’autres élèves de même niveau scolaire et socio-culturel, l’auteur observe que l’apprentissage des échecs développe les capacités cognitives de l’enfant d’âge scolaire et que les qualités acquises sont transférables aux disciplines scolaires. Ces résultats sont très similaires à ceux observés par les formateurs de l’E.P.J.E. durant leurs missions dans les classes de maternelles et de C.P. qui, s’il n’ont pas fait l’objet de formalisation chiffrée, semblent empiriquement très comparables.

 

 

            Son étude de six critères particuliers aboutit au résultat suivant :

 

Critères retenus pour évaluer les performances

des élèves

Résultats des enfants ayant suivi des cours d’échecs (en écart à la moyenne)

Résolution de problèmes

+ 32 %

Inhibition d’une réaction intuitive

+ 50 %

Concentration

+ 50 %

Vitesse d’analyse

+ 13 %

Recherche lexicale

+ 25 %

Capacité de mémorisation

+ 22 %

 

            On remarquera d’ailleurs, par parenthèse, que la valeur propre des échecs en ce qui concerne la résolution de problèmes spécifiquement échiquéens n’est pas ici prise en compte dans cette étude, qui ne s’intéresse qu’au développement des capacités cognitives de l’enfant par le jeu d’échecs, qui devient un moyen plus qu’une fin en soi.

            Youri Razuvaev notait que : « Personne ne soutient que les maîtres et les grands-maîtres sont entraînés à l’école. En revanche, l’étude des échecs à l’école permet de soutenir le développement harmonieux de l’enfant[19] ». La formation E.P.J.E. n’a pas vocation à former de manière systématique des enfants pour en faire des champions aguerris. Elle préfère mettre l’accent sur les aspects plus généraux de la pédagogie, où les échecs deviennent un moyen de développement de la personnalité de l’enfant en lui inculquant les acquis nécessaires à une vie réglée par des conventions sociales. En revanche, l’E.P.J.E. offre aux enfants désireux de se lancer avec ardeur dans l’étude plus systématique du jeu d’échecs des possibilités multiples, hors temps scolaires. Les enfants peuvent s’inscrire au club d’échecs de l’E.P.J.E. qui dispense des cours le mercredi après-midi, participer aux stages et aux tournois mis en place par nos formateurs, suivre les conseils dispensés par le site Internet de l’Association et télécharger les fiches et les exercices qui sont mis en ligne et régulièrement actualisés. Cette offre complémentaire de services est indépendante du projet de formation initiale menée dans les écoles maternelles, et s’adresse à tous les enfants, sans distinction particulière liée à l’âge. Elle se marie néanmoins avec la formation dispensée en classe, et la complète harmonieusement.      

 

            L’objectif principal de la formation E.P.J.E. est de permettre aux enfants parisiens, dans le cadre d’une scolarité harmonieuse, d’améliorer leur potentiel et de leur faciliter l’acquisition des différents apprentissages.

 

 

Jeu d’échecs et lien social

 

            L’instauration d’une « classe échecs » au sein d’un établissement met les élèves en relation directe, naturelle, avec certaines situations qui ont valeur d’exemple, pour la formation de l’enfant à la vie sociale.

                En particulier, l’enfant est accoutumé à percevoir immédiatement la valeur de la victoire et la relativité de la défaite. Il s’agit là de situations normales, qu’il expérimentera constamment au cours de son apprentissage. Dans une hypothèse idéale, il saura accueillir celle-là avec modestie, celle-ci avec retenue. Le respect de l’adversaire, la nécessité de tenir compte des fruits de sa réflexion, mais aussi la volonté, presque dialectique, de lui imposer sa vision du jeu, dans un cadre ludique et réglé, apparaissent extrêmement bénéfiques pour sa compréhension des relations sociales.

            De plus, les échecs sont un jeu, par nature, parfaitement égalitaire : la disposition des pièces sur l’échiquier est symétrique, chaque camp joue un coup alternativement et le hasard n’y tient aucune place. De même, l’âge, le sexe, le milieu socio-culturel d’appartenance demeurent indifférents. L’enfant verra ainsi, en situation, dans des conditions très concrètes, une application paradigmatique du principe d’égalité républicaine. Seule la valeur propre du joueur est responsable de son succès ou de son échec.

            Notre expérience de l’enseignement des échecs auprès des enfants et le retour des enseignants font apparaître que l’apprentissage des échecs favorise la réussite scolaire des enfants[20], ainsi que leur adaptation aux règles d’un groupe donné et parvient même à canaliser certains débordements agressifs. Au-delà du développement des capacités cognitives des élèves, les enseignants soulignent les développements comportementaux des élèves ayant bénéficié des cours d’échecs.

            Les instituteurs des petites classes de l’école primaire sont unanimes à vanter les mérites d’un jeu qui permet à l’enfant de prendre connaissance de son environnement (structuration de l’espace), qui lui apprend naturellement les rudiments du nombre[21]. La formation E.P.J.E. peut être complétée par diverses activités : des travaux manuels (confection de pièces et de jeux), des représentations théâtrales (jouer une partie vivante), des jeux dans la cour de l’école, en utilisant les dallages alternés.

            La majorité des enseignants interrogés ont souligné que l’étude du jeu d’échecs permet également de répondre à certaines des préoccupations fondamentales de l’enseignement moderne : donner la capacité à chaque élève d’avancer à son rythme propre ; socialiser les enfants par des moyens ludiques ; les ouvrir à une activité praticable à tout âge, en famille, c’est-à-dire aussi favorisant la rencontre entre les générations. Le jeu d’échecs met en avant la possibilité d’une pédagogie de niveau contre une pédagogie de classe d’âge, aussi l’enfant ne saurait être ni entravé, ni ralenti dans sa progression ; cette approche complète harmonieusement les objectifs principaux de l’enseignement.

 

Bibliographie

 

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Huizinga, J., Homo Ludens, essai sur la fonction sociale du jeu, Paris, Gallimard, 1988.

 

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Noir, M., Le développement des habiletés cognitives de l’enfant par la pratique du jeu d’échecs : essai de modélisation d’une didactique du transfert, Thèse, Université de Lyon-II, 2002. 

 

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Yermolinsky, A., The road to Chess Improvement, Londres, Gambit Publications Ltd, 1999.

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

École parisienne du jeu d’échecs (EPJE)

79 rue Pascal – 75013 Paris

06-81-48-64-58



[1]       Youri Razuvaev, entretien avec Vladimir Barsky, publié en ligne sur le site www.chessbase.com, Réf. du 12 septembre 2007.

[2]       Notamment : La Naissance de l’intelligence chez l’enfant, Genève, Delachaux et Niestlé, 1936 ; Psychologie et pédagogie, Paris, Denoël, 1969 ; De la pédagogie, Paris, Odile Jacob, 1988.

[3]       Ces expériences empiriques sont décrites par le menu dans l’étude de A. Frank, Chess and Aptitudes, Saugns, Massachusetts, American Chess Foundation, 1978.

[4]     Dimitri Komarov, Nikita Alekeev, en ligne sur le site de la Fédération ukrainienne des échecs, www.ukrchess.org.ua, Réf du 10 avril 2001.

[5]       Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, Galilée, p. 180 et suivantes.

[6]     Jean Piaget, Psychologie et pédagogie, op. cit., p. 54.

[7]     Les entretiens avec les instituteurs, non publiés, ont servis de support au chapitre IV de la thèse de doctorat de Jacques Bernard, Étude socio-anthropologique des joueurs d’échecs : des conséquences de l’exercice d’une pratique ludique sur la vie sociale, Thèse, Sociologie, Université de Paris X-Nanterre, 2004, 519 p.

 

[8]     D’autres métaphores peuvent également être employées, qui sont plus où moins parlantes selon les enfants auquel le cours est dispensé : la comparaison avec la stratégie militaire par exemple, où chaque pièce représente un corps d’armée est souvent très prisée par les élèves.

[9]       Échec et Mat Magazine, édité par la Fédération française des échecs, n° 83, janv. 2006, p. 29.

[10]    Expression consacrée qui désigne une situation où un joueur donne volontairement du matériel à son adversaire, en espérant en retirer des avantages de nature positionnelle – généralement, une attaque de mat.

[11]    Idée notamment développée par Jacques Dextreit et Norbert Engel dans leur ouvrage Jeu d’échecs et sciences humaines, Paris, Payot, 1981, chapitre « Jeu d’échecs et éducation », p. 243 et suivantes.

[12]    Cf. Pierre Bourdieu, La distinction, critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit, 1979.

[13]    C. Partos « Une expérience intéressante : l’enseignement des échecs au cycle d’orientation valaisien », in Europe Échecs, n° 253, 1980 ; Dr. S. Epstein, Chess and Aptitudes, Saugns (Mass.), American Chess Foundation, déc. 1978 ; A. Yermolinsky, The road to Chess Improvement, Londres, Gambit Publications Ltd, 1999 ; T. Wendling, Ethnologie des joueurs d’échecs, Paris, P.U.F., 2002.

[14]    L’ancien champion de France Michel Roos, professeur de mathématiques à l’Université de Strasbourg avait consacré plusieurs articles à cette question. Ceux-ci se trouvent résumés dans J. Dextreit et N. Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines, Chap. V, Paris, Payot, 1981.

[15]     Edgar Allan Poe, « L’Automate de Maezel » in Histoires grotesques et sérieuses, Flammarion, Paris, 1986.

[16]    Par parenthèse, l’historien de la pédagogie pourra trouver particulièrement suggestif le parallèle entre la théorie échiquéenne et les théories de l’éducation (dogmatisme des années 1890 – innovations des années 1920).

[17]    Michel Noir, Le développement des habiletés cognitives de l’enfant par la pratique du jeu d’échecs : essai de modélisation d’une didactique du transfert, Thèse, Université de Lyon-II, 2002. 

[18]    Ibid.

[19]    Youri Razuvaev, op. cit.

[20]    Une étude similaire a été faite à l’école Henri Agarande de Kourou. Ce projet, mis en place durant l’année scolaire 2005-2006, a concerné plus de 600 élèves, qui se sont vus proposer des cours d’échecs à tous les niveaux de leur scolarité, de la maternelle à la classe de terminale. Un joueur professionnel, M. Bertrand Guyard, est intervenu dans des établissements de Cayenne, Kourou et Apatou pour apporter son expertise aux enseignants et développer un programme ciblé. Les rencontres entre établissements ont permis de dresser un bilan de cette expérience qui, consigné dans l’étude précitée, atteste de la réussite de l’entreprise. Les conclusions de cette étude sont disponibles en ligne, à l’adresse suivante : http://www.guyane-education.org/echecs/.

[21]    Cette étude menée auprès des enseignants sert de support à la thèse de doctorat de J. Bernard, Étude socio-anthropologique des joueurs d’échecs : des conséquences de l’exercice d’une pratique ludique sur la vie sociale, op. cit.